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"Manger dans la rue"

Interview de Pascale et Didier autour de l’exposition au Café Panique



17h12, au « Tire-bouchon », un café dans le 10e arrondissement. Pascale et Didier m’attendent depuis un bon moment déjà, autour d’un café. Didier a 49 ans. Les yeux bleus vifs et malicieux me regardent sous un bonnet qui cache ses cheveux blonds. Depuis cet été, il fait partie du collectif Remise en jeu : il était à la Coupe du Monde des sans-abri sur le Champs de mars, et lorsqu’il en parle, sa voix se fait fière et chaleureuse. C’est lui qui a gagné le concours d’affiche pour cette coupe du monde. Pascale est photographe plasticienne. Ses grandes lunettes noires tranchent avec la douceur de son visage et de son sourire. Sa voix est calme lorsqu’elle répond à mes questions avec Didier sur l’exposition de photographies qui est actuellement visible au Café Panique.



Cette exposition est composée de photos illustrées de phrases. Qui a fait quoi ?

Pascale : c’est un travail collectif réalisé avec les personnes de la rue que j’ai rencontrées à l’ESI des Captifs, rue de Rocroy. Certains ont accepté de se laisser photographier dans leurs gestes quotidiens autour du repas. Les phrases sont glanées au fil de ces rencontres notamment avec Patrick qui dit de façon simple des choses très vraies.

Comment avez-vous fait connaissance ?

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Didier : par hasard. J’étais toujours aux Captifs et un jour, je vois Pascale arriver et qui me dit : « ca te dérange pas si je te prends en photo ? » J’ai rien dit, « juste non, ça me dérange pas ». J’ai l’habitude. Je suis passé à la télé pour la Coupe du Monde de football des sans-abri.

Pascale : Moi j’avais un projet : le Festival international de la photo culinaire a pour thème cette année la « street food ». Il était évident pour moi que ce festival devait parler des personnes qui mangent tous les jours dans la rue parce qu’elles y vivent. Alors je me suis rapprochée des Captifs, où mon mari et moi sommes bénévoles. J’ai débuté la série lors d’un dîner mensuel qui suit la prière-rue. J’ai photographié les gestes, les plats, le repas et en fin de soirée le cérémonial des « doggy-bags » : chacun repart avec un petit sac, quelques restes du repas, un petit bouquet de fleurs, une part de gâteau…

Didier : oui, ce dîner était très convivial, on avait chanté… Mais après, tout se passe dans la rue.

Pascale : Les jours suivants, nous avons fait mieux connaissance. J’apportais au coin de la rue quelques tirages des portraits d’amitié que j’avais prises au cours du repas, j’expliquais mon projet. Nous avons beaucoup parlé, j’ai pris quelques photos.

Didier : L’échange c’est important. L’échange des photos, des paroles qui mettent en valeur les personnes. Ca réunit tout. (A Pascale) Tes photos, l’exposition, ça permet un moment de rencontre avec les personnes.

Pascale : Le repas, c’est aussi un moment de rencontre.

Didier : Oui, mais c’est entre nous, on se connaît. Au vernissage, je connaissais personne et ça m’a fait rencontrer d’autres personnes.

Pascale : Au vernissage, je n’ai entendu que des gens qui attendent. Ils attendent un pas, une parole, quelque chose pour faire le premier pas…

Où a été prise la première photo ?

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Pascale : Au cours du repas après la prière-rue, mais l’essentiel de la série a été réalisé dans la rue pendant le week-end du 14 juillet. Les Captifs étaient fermés, ils faisaient le pont. J’ai vu Didier, Patrick, Xavier, Abdoulha … ils n’avaient rien mangé depuis la veille. Alors je suis partie avec Didier faire des courses : on a acheté deux poulets chez le boucher, on est allé chez les primeurs… J’ai demandé : « est-ce que tu as mangé des cerises, cette année ? » Tu m’as dit « ben non ! » alors j’en ai acheté. On a retrouvé les autres, il y avait Saber. Quelqu’un lui met à disposition une voiture pour stocker ses affaires. Il est allé chercher une bouteille d’eau dans le coffre et a rincé les cerises, c’est l’une des photos de l’exposition. Tu vois, la voiture de Saber, c’est une dame qui lui prête. Il y a des solutions de solidarité toutes simples ! Dès qu’on rentre en dialogue les uns avec les autres, c’est fou ce qui se passe.

Didier : dans la rue aussi, il y a une solidarité. Quelque soit la nationalité. Si t’es tout seul, t’es pas en sécurité. Alors tu te mets à plusieurs. L’amitié vient peu à peu, après, avec le temps.

Pascale : Avec ce travail, j’ai beaucoup reçu. Leur solidarité m’a émue. La vérité dans laquelle ils vivent… C’est sûr, ils ne sont pas encombrés par le reste ! Mais avec eux, la personne est vraiment au centre. Et ça, c’est de l’amour. L’attention à l’autre… Tu vois, quand un gars du groupe a perdu sa radio, il tapait partout et criait « on m’a volé mon bien ! » Tous le regardaient avec compassion. Ils ne pouvaient rien faire, mais ils étaient là.

Quelle est votre photo préférée ?

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Pascale : La série me plaît toute entière car elle donne autant de place à l’image qu’à la parole. J’aime cette cohérence, elle parle de la rencontre. Souvent, ce sont les mots qui me font aimer la photo. Il y a cette photo de Michael, les bras croisés : « on est là, on attend quelque chose, mais on ne sait pas ce qu’on attend ». La phrase est clé pour comprendre l’image. « Haïku » : c’est le terme qu’a employé quelqu’un au vernissage pour parler de ces petites phrases. C’est très juste.

Didier : Moi, je préfère la mienne. Parce que je suis beau ! (rires) Je suis devant la voiture et je tiens mon sandwich.

Pascale : cette photo est affichée en très grand format Cour Saint-Émilion.

Didier : Je vais la voir souvent. Une fois, une jeune femme m’a reconnu. Elle m’a dit « vous avez de beaux yeux bleus ».

Pascale : La photo de Didier est particulière car c’est le seul portrait. Et la franchise de son regard me touche beaucoup. Ca me fait plaisir ce que tu dis sur la jeune fille, Didier : tu l’as rencontrée. Et c’est ça le but de mes photos : la rencontre.


Aurore de Montalivet


Exposition « Manger dans la rue » photographie de Pascale Peyret - Café Panique – 12 rue des messageries, Paris 10e, métro Poissonnière – jusqu’au 4 décembre

www.pascale-peyret.com
www.cafepanique.com