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La souffrance psychique des SDF

groupe "Parole d’errance"

Par Florence Bladier, médecin et bénévole.



Ce groupe de parole est destiné aux personnes de la rue et est animé par des professionnels bénévoles. Objectif : la parole qui émerge, la parole qui libère, la parole qui guérit...

Depuis plusieurs années, j’anime, en collaboration avec les infirmiers psychiatriques du secteur de Paris centre, un groupe de paroles toutes les semaines à l’église Saint-Leu. Nous proposons à certaines des personnes de la rue que nous accompagnons de venir parler autour d’un café. Les infirmiers se présentent comme tels. La condition pour venir est d’être en état de parler, pas trop endormi ni alcoolisé, et de rester assis pendant deux heures.

Ce sont surtout des hommes qui sont déjà dans un désir d’évolution. En effet, il faut ne plus être dans la quête de moyens de survie immédiate pour pouvoir rester deux heures, assis, sans boire d’alcool, gratuitement, dans le seul but de parler.

La parole est libre, il n’y a pas de sujet imposé. Les gars parlent de leur vie à la rue, de leurs habitudes, des circuits qu’ils pratiquent pour se nourrir, faire la manche, se procurer alcool et cigarettes ; de leur caches pour dormir, des squats parfois ; de leurs relations avec les passants, indifférents ou bienveillants, avec les forces de l’ordre qui les pourchassent ou fraternisent avec eux ; de la violence de la rue ; des intempéries ; des maraudes et des « bleus » ou des « gris » qui tentent de les ramasser pour les mettre à l’abri. Ils parlent des leurs allers et retours à l’hôpital, général ou psychiatrique, à la prison et, parfois, de la mort de leurs copains de la rue. Ils parlent aussi de leur vie « avant », des métiers qu’ils ont exercé, quand ils en ont eu un ; de leur famille, de leur mère qu’ils vénèrent en général ; de leur père quand ils l’ont connu, moins aimé ; de leur fratrie souvent nombreuse ; de leurs femmes, de leurs enfants avec lesquels, souvent, ils ont perdu le contact ; des pays où ils ont vécu. Ils hésitent à parler de la cassure, du moment où leur vie a basculé dans la rue, à l’occasion d’un événement familial ou professionnel. Nous avons remarqué que ceux qui viennent régulièrement sont dans une démarche dynamique, bougent, refont leurs papiers, sont en recherche d’hébergement, et tentent parfois de renouer les liens familiaux.

Dans ce lieu qui est pour eux un espace de parole, ils apprennent à dire « je », ils se redressent, ils prennent la parole, eux qui se sont tout fait prendre, ils s’étonnent de redécouvrir des pans de leur vie, des bons souvenirs, des affections, des lieux qui sont les leurs.

Dans ces temps qui leur sont réservés, nous prenons conscience du trésor qui se joue là, de l’émotion que cela suscite chez eux, des souvenirs qui remontent, des blessures qui resurgissent et que nous accueillons avec soin, humilité, et silence. Nous sommes des témoins muets de cette petite flamme, qui brûle en eux, fragile et vacillante, certes, mais qui demande à renaître.

Florence BLADIER.