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Vivre la mort dans la rue

Quand la mort unifie et rapproche

Par Jacinthe B., permanente



Accoudé à la porte de l’association, les yeux pochés et un peu tristes, un mégot collé au coin des lèvres et vêtu de son éternel blouson de cuir, Alexandre ne manquait aucune permanence dont il suivait nonchalamment les va-et-vient. Il vivait à la rue depuis de nombreuses années, dormant sur le palier d’un immeuble, dépanné parfois par un copain. Il ne voyait que rarement ses fils, prenant de-ci de-là de leurs nouvelles mais évitant à tout prix d’être une charge ou un sujet de préoccupation.

Alexandre portait son histoire comme un fardeau. La Serbie, son pays natal, où il ne pouvait retourner pour d’obscures raisons politiques. La France, où il avait commis un crime grave dont il avait « payé le prix » -comme il disait- par plusieurs années de taule. Sa situation, véritable imbroglio administratif, était encore alourdie par de sérieux problèmes de santé.

Un soir d’automne, la police nous a appelés : Alexandre était tombé dans la rue non loin du canal Saint-Martin et ne s’était plus relevé.

Je me souviens d’une longue conversation avec le plus jeune de ses fils. Au bout du fil, l’incompréhension, la stupeur. Certes, il connaissait la situation de son père mais celui-ci en avait toujours dissimulé la grande précarité. Les questions se bousculaient à l’autre bout du fil. Comment Alexandre avait-il pu mourir dans la rue ? Qui voyait-il ? Qui étions-nous pour lui ? Que faisions-nous avec lui ces derniers mois ? Et finalement, cette question lancinante, douloureuse : « mais qui était vraiment Papa ? ». Le souvenir de son père était brisé en deux parts irréconciliables. L’homme mort dans la rue était un étranger. Nous lui avons donné quelques éclairages, quelques impressions, des anecdotes et un peu d’apaisement.

A la morgue de l’hôpital, nous nous sommes rencontrés autour d’Alexandre, accompagnés par la lumière des bougies et les chants orthodoxes. La famille, les amis de galère et nous, « Aux captifs, la libération ». Bref, tous ceux qui d’une façon ou d’une autre, l’avions aimé ou connu. Tandis que le corps de notre ami partait pour un dernier voyage vers les bras de sa mère et la terre serbe, l’un de ses fils s’est approché pour nous offrir une photo d’un Alexandre méconnaissable, jeune, éclatant de rire et de santé. Cet homme-là nous était inconnu.

Il en va ainsi pour nos amis de la rue dont l’histoire est souvent chaotique, disparate. Mystérieusement, c’est parfois au moment de la mort que la grande tunique de leur vie est raccommodée, unifiée…