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Les personnes de la rue et leur famille

Liens de famille et sac de noeuds

Par Florence, bénévole de l’antenne de Paris Centre



La famille est le lieu par excellence où se construit l’identité de la personne. Chacun, quelque soit son parcours de vie, garde au fond de lui le besoin de s’inscrire dans une histoire, dans une descendance. Cela se traduit notamment par le fait de conserver et d’entretenir des liens avec sa famille d’origine (même quand les relations ont pu être destructrices) ou encore par la quête de ses racines perdues, pour les enfants placés par exemple. Les personnes de la rue ne font pas exception.

Une enquête de l’INSEE en 2001 révélait que 97 % des sans-abri déclaraient avoir de la famille, et que près de la moitié d’entre eux avait eu, la semaine précédant l’entretien, l’occasion d’un contact avec une ou deux personnes de leur entourage.

Si ces chiffres paraissent un peu surévalués par rapport à notre expérience, les témoignages des personnes de la rue que nous rencontrons confirment la persistance fréquente d’un lien plus ou moins régulier avec leurs familles. Quelques-uns passent des week-ends chez leurs enfants, d’autres rejoignent leurs frères et sœurs ou leurs parents pour des moments ponctuels, d’autres encore gardent des liens téléphoniques. Mais il y a aussi des SDF qui n’ont plus aucun contact avec leur entourage. Parfois, les liens ont été rompus tant est grande la honte de dire qu’on vit dans la rue : cacher sa « déchéance » l’emporte alors sur le désir de revoir les siens… D’autres refusent de voir leur famille, qu’ils rendent responsables de leur échec ; en réalité, ce sont souvent eux qui sont partis, ou ont été obligés de partir. Certains vont même jusqu’à « inventer » le décès de leurs proches. Ainsi, Pierre racontait à tous ceux qui voulaient l’entendre que son épouse et son fils étaient morts dans un accident de voiture… En réalité, sa femme était partie parce qu’il la battait !

Il est également fréquent que le lien familial reste plutôt fictif, imaginaire. De nombreux exclus ont été, dans leur enfance, victimes de violences familiales, abandonnés et placés dans des foyers de la DDASS ou dans des familles d’accueil ; ils n’ont pas connu la sécurité affective, des relations humaines stables sur lesquelles s’appuyer. Alors ils inventent des liens, une famille idéale : on habille le passé de mille couleurs, on brode… Délire, fantasme ou mensonge ? Il est tellement tentant d’idéaliser la vie d’avant pour supporter la vie actuelle !

Certaines personnes de la rue, après des années sans nouvelles, acceptent de reprendre contact avec les leurs. Ces rencontres suscitent parfois une grande souffrance, parce que l’attente est démesurée, mais aussi parce que ressurgissent alors les souvenirs d’un passé souvent douloureux. Fréquemment, cette reprise de contact reste sans lendemain, ou n’est suivie que de rencontres occasionnelles. Retrouver sa famille ne suffit pas, loin s’en faut, pour sortir de la rue… Pourtant, c’est souvent un acte symbolique, un signe ténu que la personne a décidé de se remettre en route !