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Les personnes de la rue et leur famille

Les fragilités familiales, facteurs d’exclusion

de Dorothée Vivion



Lors de nos tournées-rue, nous allons à la rencontre de personnes le plus souvent seules, et nous tissons avec elles des liens dans le temps. Souvent, nous accompagnons ces personnes dans leur individualité, leur parcours, en les voyant un peu comme des électrons libres : sans amis, sans famille. Et pourtant…

Le rôle de la famille dans le processus d’exclusion est indéniable. Il est important de comprendre que la famille instruit le lien social. Quand celle-ci est fragilisée, c’est la relation à soi et aux autres qui est déstabilisée. L’absence, l’indifférence ou le faible soutien familial de la famille constituent des sources de déséquilibre qui expliquent en partie la trajectoire des personnes en grande précarité. Selon une enquête publique de 1996 consacrée aux SDF, un homme sur quatre vivait à 16 ans sans ses deux parents. Un homme sur cinq ne peut préciser le métier de son père, à cause d’une rupture survenue trop tôt ou faute de connaître son identité. Les femmes ont été moins fragilisées : par exemple, elles sont moins nombreuses à avoir connu la vie en institution ou en famille d’accueil. Au sein de la famille, quand elle existe, se sont souvent produits des drames : 37 % des personnes SDF ont connu la violence, des mauvais traitements, l’inceste, des accidents et des problèmes d’alcoolisme chez les parents.

Face à ces événements douloureux, chacun adopte inconsciemment une stratégie pour survivre aux traumatismes vécus. Certains vont enfouir leur souffrance pendant des années. Ils parlent de façon stéréotypée, comme pour ne pas parler de soi. Parfois, au détour d’un échange, ils évoqueront leur famille avec une émotion toujours aussi vive malgré le temps écoulé. D’autres vont s’inventer une nouvelle filiation, comme pour effacer celle qui est réelle, mais trop douloureuse. Ce qui les rattachait à leur histoire est rompu. Cela peut aller jusqu’à l’effacement du nom de famille, qui renvoie aussi au lieu d’origine.

Les relations familiales ne sont pas totalement absentes de la vie des personnes que nous rencontrons. Parfois, des membres de la famille entament une recherche pour retrouver leur frère, leur tante dont ils sont sans nouvelles depuis des années. Des personnes vivant à la rue croisent un proche alors qu’elles font la manche. Certains souhaitent aussi reprendre contact avec leurs enfants, comme une étape dans leur processus de reconstruction. Mais souvent, la honte de révéler leur situation difficile est trop insupportable, les blessures risquent d’être trop fortement ravivées, provoquant une trop grande déstabilisation.

Le rôle de la famille est d’autant plus important que le faible soutien familial a une influence sur la fragilisation économique de la personne. En effet, lors d’événements négatifs comme la perte d’un emploi ou la séparation d’avec un conjoint, l’entourage fait défaut pour assurer un filet de sécurité : une personne avec un lien familial altéré aura un plus grand risque d’être sans-abri. Et si elle cherche du travail, elle fera moins appel à son réseau de relations personnelles, alors que c’est une aide efficace.

La question de la famille est fondamentale pour les personnes que nous accompagnons. En effet, retisser un lien familial ou faire un travail de guérison intérieure est une étape souvent très importante dans la construction d’un projet de vie. Enfin, pour les enfants ou parents de personnes en grande précarité, c’est leur permettre de regarder avec un nouveau regard leurs filiations honteuses. C’est un travail de prévention des risques d’angoisses, de violences ou de répétitions pour ces membres de famille.