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Prostitution : l’expression d’une souffrance

Prostitution : l’accompagnement proposé par les Captifs

Par Jacinthe Blancart, éducatrice



Notre mission est d’accompagner des hommes et des femmes prostitués. Ce n’est pas une mince affaire, surtout pour un objectif aussi ambitieux : faire que ceux que nous rencontrons se reconstruisent suffisamment pour pouvoir poser de vrais choix et quitter librement la prostitution.

M. se prostitue à quelques pas de la Porte Dauphine. Depuis des décennies. Nous avons fait connaissance à la porte de sa camionnette au fil de conversations longues, passionnantes dans le bruit des klaxons et le brouhaha du périph. Cachée derrière une masse de cheveux frisés, avec de grandes gesticulations, M. nous fait souvent part de sa tristesse, de ses désillusions, de sa solitude. Elle parle de la prostitution, « miroir aux alouettes », avec colère ou résignation, mais toujours avec une lucidité étonnante.

Voici quelques jours, M. franchit pour la première fois la porte de l’association. Elle s’assied en face de moi et me regarde droit dans les yeux. Son calme et son assurance me surprennent. Elle porte un attaché-case et un joli tailleur ; son visage est détendu, presque lisse. Sous un prétexte administratif, elle est venue partager avec moi son bonheur : à l’occasion d’un retour en Guadeloupe à Noël, M. a renoué avec sa famille. Avec d’abondantes larmes, elle me raconte comment elle a retrouvé l’estime, l’amour des siens et par là même, une raison de vivre après des années de brouille. De retour en métropole, M. a mis de l’argent de côté et entamé une formation dans la manucure dont elle se plaît à me donner tous les détails. « Tu ne peux pas imaginer ce que ça me fait d’aller travailler. Le matin, je me lève tôt, je prends le métro comme tout le monde. Il y a autre chose dans la vie que là-bas. Un monde réel avec des cafés, des cinémas, des théâtres. Tu te rends compte, j’ai 50 ans et je ne savais pas que ça existait tout cela ».

Notre mission est d’accompagner des hommes et des femmes prostitués. Ce n’est pas une mince affaire. Dans toutes les démarches que nous accomplissons, le regard que nous portons sur chacun a une place primordiale. Or ce regard est double car il se pose simultanément sur des situations et sur des personnes. Ainsi, en tant qu’éducateurs dans une association aux positions abolitionnistes, il est légitime de penser – et de dire parfois – que la prostitution est un mal, qu’elle engendre la souffrance et l’exclusion. Dans le même temps, ce regard doit être libre de tout jugement et emprunt de respect devant le parcours et les choix (souvent contraints) des personnes que nous accueillons. L’accueil que nous proposons est donc inconditionnel, c’est-à-dire qu’il ne suppose pas l’arrêt préalable de la prostitution. Notre objectif ultime est que ceux que nous rencontrons se reconstruisent suffisamment pour pouvoir poser de vrais choix et quitter librement la prostitution. – ce qui est extrêmement ambitieux quand on sait la destruction psychologique qu’engendre la situation de prostitution.

L’accompagnement proposé est comparable à une boîte à outils géante avec différents étages : les plans affectifs, psychologiques, affectifs, professionnels, familiaux et spirituels. Ainsi, le clou a besoin du marteau comme M. a eu besoin de l’estime de sa famille et de confiance en elle-même pour entreprendre une formation professionnelle. Dans notre travail quotidien, nous utilisons des outils très différents : un contrat d’insertion dans le cadre du RMI, un atelier photo, des vacances au bord de la mer, un déjeuner confectionné ensemble, un protocole de soins ou tout simplement une bonne discussion autour d’un café. Ces outils, bien qu’ils aient une valeur et un sens propres, ne sont aucunement des buts en eux-mêmes. Ils sont autant de points d’appui, comme un alpiniste utilise des crampons pour se hisser jusqu’au sommet.. Dans ce sens, l’association est à la fois un lieu d’ancrage et de passage, une fenêtre métamorphosée en porte, un pont entre deux mondes qui s’ignorent.

Aux Captifs, notre mission et notre joie est d’être ancre, mousqueton, poignée, rambarde afin que beaucoup, comme M., puissent accomplir cette traversée parfois douloureuse mais si belle et nécessaire.