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Qu’est-ce que l’exclusion ?

La grande exclusion tue plus que le froid

Par Jean-Guilhem Xerri, président de Aux captifs, la libération



La médiatisation de la mort de plusieurs sans-abris ces dernières semaines a amené à s’interroger sur la conduite à tenir face aux personnes de la rue en période de grand froid. Cette question n’est pas nouvelle. Au cours de l’hiver 2003 déjà, un député-maire d’une ville de banlieue parisienne avait souhaité que la loi permette aux pouvoirs publics de « conduire d’autorité vers les centres d’hébergement les SDF qui mettent en danger leur vie ou leur santé mentale ». A l’époque, cette proposition avait suscité de vives réserves.



Au-delà de la polémique ou du marronnier journalistique, ces drames appellent une vraie réflexion. D’abord parce qu’ils engagent la vie et la mort d’hommes et de femmes ; ensuite car leur analyse est complexe : sociale, politique et éthique. Le débat ne peut pas souffrir un climat d’accusations ou de suspicions faciles impliquant les différents acteurs : l’Etat, qui ne tiendrait pas ses promesses ; les associations, qui ne coordonneraient pas leurs actions ; les travailleurs sociaux, suspects de faire dans « l’occupationnel » ; les bénévoles, loués pour leur dévouement mais tancés pour leur amateurisme ; les médias, critiqués pour la superficialité de leurs reportages ; la « société » enfin, que nous constituons tous, pointée du doigt pour son indifférence … En outre, ces considérations ne font que renforcer le sentiment d’exclusion des exclus.

Les baisses de température ont ceci de particulier qu’elles déclenchent des réponses de type « urgence sociale » : maraudes renforcées, solutions de mises à l’abri multipliées, banques alimentaires activées. Une mobilisation remarquable par son professionnalisme et sa générosité s’organise permettant à ceux qui l’acceptent, d’être aidés à passer le cap hivernal. Ils sont nombreux à en bénéficier.

Le caractère saisonnier de ce débat surprend néanmoins, alors que la mort frappe les personnes de la rue tout au long de l’année. Certaines études montrent d’ailleurs que le mois d’août est le plus meurtrier. D’autres révèlent que le taux de mortalité des sans-abris est 4 fois plus élevé que dans le reste de la population, sur des causes similaires. De toute évidence, nous avons encore des progrès à faire dans la connaissance de ce que vivent ces personnes et qui s’appelle la grande exclusion. C’est ce long et complexe processus de déshumanisation qui tue, plus que le froid … L’exclusion est une maladie chronique qui n’est pas température-dépendante, d’autant plus grave et difficile à appréhender qu’elle touche à l’identité même de celui qui la vit, ébranlant jusqu’à l’abolir son propre sentiment d’humanité.

La plupart des personnes décédées dans le Bois de Vincennes étaient connues d’associations et des propositions d’hébergement leur avaient été faites ; pourtant elles sont restées, au risque de leur vie. Alors que comprendre de leur refus ? Notre expérience de rencontre et d’accompagnement de grands exclus nous a souvent confrontés à de telles situations. Combien de fois nous sommes-nous demandés si nous reverrions à la tournée-rue suivante Marcel, Georges ou Perrine, déjà bien mal en point et « asphaltisés » sur leur trottoir ? Que de sentiments d’échecs, d’impuissance ou de révolte nous ont traversés devant leur immobilité ou l’annonce de la mort de l’un d’eux survenue dans une impasse ou sur les marches d’une église. Certains nous ont donné d’entendre plusieurs paroles : « pourquoi je me mettrai à l’abri, je suis déjà mort pour tout le monde » ; « la mort sera peut-être mieux que ma vie » ; « il parait de toute façon qu’il n’y a plus rien à faire pour moi, alors je m’organise comme je veux ».

Au-delà des échecs personnels et collectifs qu’ils signent, ces refus nous indiquent que la dialectique « respect de la liberté versus non assistance à personne en danger » doit être creusée. La réinsertion sociale des sans-abris est l’objectif commun aux pouvoirs publics et aux associations. Les professionnels et les bénévoles du monde social, dans un travail quotidien de terrain mené souvent dans des conditions difficiles, s’y emploient. Les lois les plus récentes donnent des orientations et des moyens nouveaux dans cette perspective : pensons aux chantiers du logement (loi DALO, PARSA, …) et du retour à l’emploi (mise en place du RSA). Des défis majeurs demeurent cependant : en particulier face aux fragilités familiales, à la précarité du travail ou à la prise en charge insuffisante des maladies psychiatriques.

Mais pour une part de ce peuple de la rue, le chemin sera tellement long qu’ils s’y perdront. La réinsertion sera vécue comme une normalisation inatteignable : comment trouver un emploi alors que la dépression et l’alcoolisation réduisent l’autonomie de la personne ? Comment occuper un logement alors que la maladie psychiatrique n’est pas maîtrisée ? Un unique horizon de réinsertion met davantage encore en échec ceux qui n’ont plus la force. Xavier Emmanuelli expliquait que « la réinsertion est une illusion pour beaucoup de SDF pour qui il n’y a rien d’autre à faire que de les aider ». Ce constat concerne « les plus cassés », ceux que l’exclusion a trop rongés pour espérer une normalisation. Ils mettent à mal notre toute-puissance à les « sortir de la rue » ; ils doivent retenir toute notre attention. Nul fatalisme ni découragement dans ce propos mais au contraire un appel à regarder où en sont ces personnes et ce qu’elles créent ou inventent pour rester encore en vie, afin de mieux les accompagner.

Le scandale est-il celui de la mort que nous faisons mine de découvrir alors que chez l’exclu elle est à l’œuvre depuis si longtemps ou bien de la mort dans ces conditions inhumaines ? Abandonnerions-nous un malade au prétexte que la thérapeutique est en échec ? En médecine, et l’actualité du dernier rapport Léonetti sur le droit des malades en fin de vie nous le montre : quand la perspective de guérir disparaît, celle de prendre soin se déploie. Il ne s’agit pas forcément de préparer ou d’attendre la mort, parfois lointaine, mais de vivre jusqu’au bout. Ces considérations en rapport avec la maladie biologique peuvent-elle se poser avec cette maladie existentielle qu’est l’exclusion ?

Jean-Guilhem Xerri Président de l’association « Aux captifs la libération » et membre du CNLE.

- Article paru dans Le Figaro, 10.12.08