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L’écoute, une hospitalité

La force de la simple conversation

par Bernard Forthomme



Parler avec une personne en difficulté, c’est recueillir avec elle tout un monde qui s’effrite ou s’effondre

La parole ose aborder le désastre, car la parole reconstruit et recrée autant qu’elle peut détruire et couper tout lien avec une attestation confiante de la vie. Je parle de cette attestation qui nous confirme sans cesse dans l’existence et qui nous préserve de l’impression cruelle d’être de trop, excédentaire, injustifié, sans droit de persister dans l’être, produit anonyme, fabriqué au hasard, sinon simple bon à rien, voire nuisible aux autres et à soi-même. Forcé à se justifier bruyamment d’exister.

La parole vraie qui s’exprime dans la plus simple conversation offre une situation remarquable : celui qui parle vraiment à quelqu’un entend déjà l’autre à qui il s’adresse, au sein de sa propre parole ! Inversement, celui qui écoute effectivement ce qu’un passant veut bien lui dire, parle déjà, s’adresse silencieusement à son interlocuteur. Oui, c’est l’énigme de la conversation : la parole écoute et l’entendement s’exprime déjà ! Une conversation laisse la parole écouter, alors que l’écoute s’adresse déjà à celui qui parle.

C’est grâce à cet admirable croisement que se manifeste toute la force de la conversation avec une personne en difficulté. Si je lui parle, elle a déjà l’impression que je l’écoute, et si elle m’écoute tant soit peu, elle a déjà l’impression de m’adresser sa parole unique, singulière, irremplaçable, même si les dents sont encore serrées, les lèvres sèches, les mots rocailleux, la respiration courte.

Voilà une parole qui fait de nous non pas des êtres identiques, mais des semblables très différents. Et surtout des êtres qui sont capables de former société, de vivre ensemble jusqu’à un certain point ; ce degré même où l’isolement commence à se transformer en une solitude plus supportable et moins paralysante.

Il est très vrai que la plus simple adresse à quelqu’un, la plus rudimentaire conversation nous tourne l’un vers l’autre, nous convertit l’un à l’autre. La conversation apparaît vraiment comme la première conversion croisée.

La parole est aussi plus audacieuse pour approcher les êtres délabrés, déformés par la souffrance et l’abandon, pour aller les rejoindre dans les interstices de nos sociétés cruelles. La parole atteint même des gens qu’elle ne voit pas encore. Et celui qui écoute peut entendre derrière la fenêtre, la porte ou le mur de son exclusion, sans avoir honte de trahir sa déchéance.

Un entretien véritable implique aussitôt une forme de dignité commune et partagée.