Si cette animation ne s’affiche pas : télécharger flash


Accueil > Comprendre l’exclusion > Habiter un logement, habiter chez soi > Ils n’ont pas de toit

Habiter un logement, habiter chez soi

Ils n’ont pas de toit

Par Bernard Devert, fondateur d’Habitat et d’Humanisme



Ce « ils » est à la fois un cri et un constat.
Cri d’un refus de l’indifférence quant au fait que trop d’hommes et de femmes sont anonymes, d’aucuns n’ayant pas droit de cité pour être sans ressources, sans papiers, ce qui ne leur enlève pas leur identité, fut-elle humiliée.
Cri quant à cette discrimination qui détruit l’avenir pour des enfants qui vivent dans des squats ou des chambres d’hôtel, entraînant promiscuité et une précarité menaçante.

Ne pas avoir de logement, c’est se trouver dans un monde à part. Mais cette part supprimée ne leur serait-elle pas volée ? A l’écoute des Pères, comme St Jérôme, et dans la grande tradition de l’enseignement social de l’Eglise, la réponse, sans ambiguïté, est oui.

Si le droit à la santé et l’éducation est quasiment assuré, celui du logement, de même nature, ne parvient pas à être effectif fut-il désormais opposable. La fraternité blessée, l’égalité mise à mal, la liberté outragée pour ceux-là mêmes qui n’ont d’autre choix que de faire le 115 pour trouver un abri, l’actuel débat sur l’identité nationale ne devrait-il pas porter sur une recherche renouvelée de la solidarité pour combattre les iniquités ?

Comment ne pas entendre la question :"c’est quoi être français ?" quand on est évalué à partir de ce qui manque, jusqu’à être considéré parfois comme sans intérêt. La reconnaissance seule donne naissance à des relations justes. Le logement est à cet égard un test de cohésion de notre société, de notre humanité et de notre foi.

Or l’accès au logement s’avère pour les plus fragilisés non pas l’exercice d’un droit mais un exploit.

Certes, il manque des logements. Mais 420 000 d’entre eux dans les grandes agglomérations ne sont-ils pas vacants ? D’où notre opération, en lien avec la conférence des Evêques de France, « Un toit pour 1000 familles ». Lancée il y a quelques semaines, 400 propriétaires nous ont interrogé à ce jour pour examiner une possible mise à disposition de leur bien dans le cadre d’un loyer permettant aux personnes fragilisées d’obtenir enfin un toit décent.

Sur Paris, une famille de deux enfants bénéficiant d’un revenu équivalent à deux fois le SMIC, supporte pour son logement une charge représentant plus de 40% de ses revenus après l’imputation de l’APL. Cette situation sera-t-elle tenable longtemps ? A l’évidence non, outre le fait qu’elle entraîne un taux d’effort qui compromet l’équilibre des familles.

Le mal logement, ou son coût trop élevé, devient la « une » des médias lorsque les conditions climatiques font courir de plus graves risques aux sans logis. Ces morts annoncées, hiver comme été, ne modifient pourtant pas sensiblement les comportements, comme si nous nous étions tragiquement habitués à ce drame. Terrible que de tout dédramatiser : que faisons-nous de l’assistance à personne en danger ?

« Je sais les choses dit Rimbaud, mais je vais les yeux fermés et les oreilles closes ». Il y a pourtant des feux qui s’allument pour nous permettre de regarder combien le lien social se déchire ; il est abîmé par ces abîmes que suscite et conforte une situation dont on ne veut pas voir le danger pour se rassurer par le nombre de chantiers ouverts. Mais nombre de ces investissements sont réalisés en prévision d’une retraite, alors que d’autres sont, par ce manque de logements, en retrait de la société. Quel abîme !

Le travail est sous rémunéré par rapport aux autres revenus. Notre modèle économique est aussi cause du mal logement. Certes, 57 % des français sont propriétaires et près de 90 % de la population considère qu’elle est correctement logée - avec cette réserve qu’elle absorbe une part importante des ressources.

Un constat s’impose : la minorité est oubliée.

L’approche d’Habitat et Humanisme n’est pas de dénoncer, mais d’énoncer cinq propositions :

- L’urgence d’obtenir des dispositions sur du long terme pour créer un véritable logement intermédiaire.

- Est-il moralement acceptable, dans un contexte où le logement est impossible pour les plus fragilisés, que l’aide de la Nation s’inscrive dans des « niches fiscales » sans corrélation avec l’avantage social.

- Est-il tolérable que les quartiers les plus urbanisés soient ceux où le coût des terrains rend difficile une politique social du logement. Comment ne pas observer un enrichissement sans cause pour les détenteurs de foncier ; il ne saurait se pérenniser, sauf à refuser le « vivre ensemble ».

- La négociation d’un contrat cadre avec les grands bailleurs publics ou privés, pour briser l’embolisation de logements à vocation d’insertion, alors qu’un certain nombre de leurs occupants, accompagnés, se trouvent en situation d’autonomie.

- Une révision des plans d’urbanisme sur la densité des villes afin d’éviter qu’elles se construisent en s’étalant, permettant l’éloignement des plus pauvres et le phénomène d’oubli et de réclusion à leur égard.

La situation appelle un nouveau souffle ; sans cette volonté de défendre le bien commun, nos villes incendieront nos discours d’humanité, tant la réalité les dément. Cette solidarité, Habitat et Humanisme essaie de la vivre dans un esprit de résistance qui l’a conduit à dire « non » à un logement qui sépare, ou encore focalise la pauvreté et, par là même, la durcit.

Il ne s’agit pas seulement de s’opposer, mais de rechercher des mesures concrètes pour être des bâtisseurs d’un « autrement ». Il est possible. Habitat et Humanisme est un « laboratoire » qui, depuis 25 ans à partir d’une économie solidaire, suscite une politique sociale du logement dont la mixité est le fondement. Plus de 10 000 familles ont pu trouver un logement décent dans des quartiers socialement équilibrés.

Éradiquer le mal logement pour parvenir à plus de cohésion sociale doit conduire l’Etat à faire du logement une priorité nationale, à mieux préciser sa politique vis-à-vis des plus fragilisés, tout en observant que le combat doit aussi être mené sur le plan des consciences et de l’aventure spirituelle qui, depuis la Genèse, reste d’une singulière actualité : «  qu’as-tu fait de ton frère  » ?