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La souffrance psychique des SDF

Difficultés psychiques et culture

Par Bernard Ugeux



Pour pouvoir rejoindre l’angoisse et les questions qui habitent la personne fragile en souffrance psychique, il est essentiel de la rejoindre dans son univers mental et psychologique, dans sa représentation culturelle et religieuse (ou a-religieuse) de la maladie. Docteur en théologie et en anthropologie, le père Bernard Ugeux, Père Blanc et fondateur de l’ISTR, livre ses réflexions sur la difficulté de comprendre l’interprétation de la réalité d’une personne d’origine culturelle différente.

Quand un patient étranger, d’une autre culture ou religion que la nôtre, se réfère à des représentations étranges ou inconnues pour nous, le risque est grand que nous nous désintéressions du sens qu’il donne lui-même à ce qu’il vit. Nous pouvons considérer ses explications ou ses réactions comme incohérentes, irrationnelles et même ridicules. A moins que nous les ignorions parce que cela nous renvoie à une réalité qui nous dérange ou que nous ne pouvons pas maîtriser. Car elles n’entrent pas dans la cohérence de notre propre vision de la santé et de la maladie. C’est pourquoi, l’ethnopsychiatre Tobie Nathan insiste sur l’importance du récit pour des migrants originaires de sociétés orales. Alors que les patients attendent du praticien du sens, l’Occident leur offre au mieux des causes. Il écrit : « Comment deviner d’emblée que leur causalité apparente était une sorte de matrice mythique dont la principale fonction était de générer des récits alors que notre causalité scientifique ne nous servait qu’à justifier des actes ? Et surtout, comment se douter que notre logique bien huilée déstabilisait leur être même, les pénétrait aussi sûrement qu’un scalpel. Et après nos interventions humanitaires, les voici qui déambulaient désormais, leur plaie béante, de service en service .(...), pour un patient migrant, tout acte thérapeutique s’appuyant sur une causalité de type scientifique constitue à lui seul un nouveau traumatisme psychique. » [1]

Il est donc nécessaire que nous nous efforcions d’opérer un déplacement vers celui, celle qui souffre, l’« autre »…. Cette attitude repose sur l’a priori que toute culture, en tant que système de significations, comporte une cohérence interne, certes jamais exhaustive. Son interprétation de la réalité a un sens, même si nous ne le comprenons pas. Pourtant, l’interprétation qu’on donne à une épreuve affecte beaucoup la façon de l’assumer, surtout sur le plan spirituel. Au thérapeute ou à l’accueillant de partir à la découverte de cette cohérence, pour mieux percevoir les enjeux de la maladie ou de la pathologie. Si nous nions la pertinence du discours du patient, nous pouvons perdre toute crédibilité auprès de lui et les aides que nous proposeront risquent de ne pas être prises en compte ou de perdre une bonne partie de leur efficacité. Se déplacer vers les représentations de l’autre risque de nous mener beaucoup plus loin et de nous inquiéter d’autant plus que la personne offre des explications perçues comme incohérentes, magiques ou occultes. Notons que ce déplacement vers son monde de référence ne signifie pas que nous y adhérons, mais que nous décidons d’entrer dans sa cohérence pour mieux comprendre quelle est la vraie souffrance qui l’habite. Cela nous effraie parfois. En effet, il y a aussi de l’étrangeté en nous. Il y a des questions non résolues. Il y a des moments de profonde impuissance, et c’est bien ainsi. Pour un chrétien, c’est le rappel que ce n’est pas lui qui a la solution, qu’il ne s’est pas envoyé lui-même et que c’est dans la mesure où il est docile à l’Esprit qu’il peut vivre des moments de fécondité qui le dépassent. Et jaillissent alors de son cœur l’action de grâce et la louange.

Père Bernard Ugeux.

[1] Tobie NATHAN, L’influence qui guérit, Paris, Odile Jacob, 1994, p.20-22.