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L’affectivité des personnes de la rue

De la difficulté d’aimer

par Sylvie Zucca, psychiatre & psychanalyste



Parler de relations humaines vécues dans la rue - qu’il s’agisse de relations affectives, amoureuses, sexuelles -, c’est en même temps s’interroger sur l’état de ces mêmes relations dans notre société. Or aujourd’hui, le maillage social tient de moins en moins : les liens spontanés, comme ceux entre membres d’une même famille par exemple, ne sont plus considérés comme obligatoirement allant de soi, tout comme se délitent bien plus facilement aujourd’hui qu’hier les mariages, mai aussi les contrats de travail, l’obligation de l’école, etc.




La désocialisation, la perte de l’identité sociale, l’isolement, l’errance alors s’aggravent et pour les populations les plus fragilisées, cela peut signifier l’arrivée dans le monde de la rue. L’évolution actuelle du paysage de la rue témoigne de cette fragilisation de notre système sociétal actuel : Combien de jeunes arrivent là après une vie aléatoire trimbalée de foyer en foyer ou en rupture familiale ? Combien de femmes victimes de violences psychiques et physiques ai-je rencontrés lors de maraudes ? Leurs histoires sont marquées d’échecs et de traumatismes affectifs qui ont mis à mal leur capacité à aimer : peur de l’abandon, incapacité à se projeter dans un avenir heureux et digne de ce nom…

Il m’arrive aussi, en tant que psychiatre, de rencontrer des personnes atteintes de traumatismes psychologiques puissamment ancrés au point qu’elles peuvent être incapables de sortir de pratiques mortifères. Certaines s’en sortiront, aidées par des aides personnalisées, d’autres, malheureusement, répèteront des situations de mise en danger, y compris dans leur sexualité.

Nous vivons dans une société de consommation et de jouissance du « tout, tout de suite ». Quand il existe des barrières symboliques, des liens faisant figure de tutorat - parents, amis, école… -, il est possible par exemple qu’un jeune, après quelques années de vie très marginale, vivant dans la dépendance d’objets -drogues, sexe, jeu- puisse se repositionner dans une place subjective qui lui permette de s’interroger sur le sens de sa vie, son avenir. Mais chez des personnes vivant dehors, c’est souvent bien plus difficile : Finalement, ce sont les personnes les plus fragiles qui prennent de plein fouet les défauts, les aberrations et les erreurs de nos systèmes, victimes de ce grand écart paradoxal entre le « faites vous plaisir » d’un côté et de l’autre côté un « vous n’avez pas d’avenir »… C’est ainsi que les jeunes dans la rue, souvent marqués par un passé traumatisant, vivent une position de dépendance en recherche forte d’amour qui peut se transformer rapidement en pratiques sexuelles désordonnées : il y a souvent confusion entre une quête d’amour authentique et des conduites de dépendance sur plusieurs niveaux. Ceci étant dit, il y a bien sûr d’authentiques histoires d’amour dans la rue - pourquoi en serait-il autrement ?

Cependant, les conditions précaires de la vie dans le monde de l’exclusion sont rudes : la rue démultiplie le risque de conduites mortifères ultra-répétitives, de luttes, de dépendances de toutes sortes qui peuvent anéantir la personne sur le long terme et lui enlèvent sa liberté, et donc sa liberté d’aimer, car pour aimer il faut se sentir aimable ! La honte d’être stigmatisé SDF rend difficile la lutte pour affirmer ses envies, ses désirs et les mettre en œuvre. Or pour pouvoir aimer pleinement, il faut être sujet. Je crois qu’il faut pouvoir avoir envie de sortir de la rue, pour éprouver cet amour, cette capacité à construire -Beaucoup de personnes à qui j’ai pu parler, une fois sorties de la rue, se sont senties réellement hors de danger quand elles ont pu éprouver ce sentiment d’amour réciproque, enfin libérés de la honte d’être SDF.

Je me souviens également d’une famille dans un hôtel dont les membres vivaient tous dans la même pièce, et où le couple allait très mal-un couple jusque là très amoureux. C’est d’ailleurs le cas pour tous les étrangers en attente de régularisation : Comment un couple pouvait-il vivre sa sexualité dans de telles conditions de promiscuité ? De même, comment les femmes peuvent-elles vivre pleinement leur condition féminine dans un univers qui la met en danger –de viols, de prostitutions, de mauvaises rencontres ? Certaines choisissent la vie en couple pour la protection qu’elle offre, d’autre s’efforcent d’effacer les signes de leur féminité au point que leurs corps eux-mêmes se mettent à la nier, à la résorber : disparition des règles, masculinisation de l’attitude : c’est très dur d’être une femme seule dehors. L’image de soi est donc mise à rude épreuve. De plus, les lieux de rencontre possibles pour les couples ne sont guère propices au rêve… Mais ils peuvent servir de tremplin vers d’autres lieux, il est donc important d’en augmenter le nombre.

Finalement, le terme « exclusion » explique de lui-même le problème de cette complexité dans les relations affectives et amoureuses dans la rue : être exclu(e), c’est ne plus être en relation, c’est ne plus faire partie des codes de notre civilisation, de nos échanges, de nos rêves, de nos projets. Les êtres rencontrés deviennent des compagnons de misère, des autres « soi-même », plus qu’un ou une autre : c’est toute la question de l’altérité qui est mise en cause alors. Je rencontre parfois de jeunes qui se mettent en couple : ils se ressemblent, ils ont l’air d’enfants : fuite d’une autorité, blessures communes, passé tumultueux… Que deviennent ces couples ? Je n’ai pas de réponse. Après tout, ils n’ont pas à tout nous dire : l’amour est intime, et, je l’espère, échappe en partie à toutes nos sollicitations, que nous soyons maraudeurs, bénévoles ou psychiatres.

La prise de conscience de sa capacité d’aimer et d’être aimé est éminemment compliquée pour chacun d’entre nous, où que nous vivions. Dehors, sont arrivés beaucoup de rescapés d’histoires qui ont mal fini. Certains y vivront de nouvelles histoires à condition de ne pas se chroniciser dans un mode de survie où seule finit par compter l’urgence de se débrouiller et survivre au jour le jour pendant des décennies. Mais après tout, même dans ces circonstances, peut-être existe-t-il de vraies histoires d’amour qui durent et que je ne connais pas !

Propos recueillis par Aurore de Montalivet