Accueil > Comprendre l’exclusion > Portraits de la rue > Comme des proies fragilisées

Un jour où je marchais dans la rue, je croise un monsieur d’environ 50 ans qui me regarde. Je lui souris et il me dit « Ça vous dirait de prendre une consommation avec moi ? » Il m’attire chez lui, j’étais subjugué. Je n’avais pas eu de père, je n’avais pas eu de famille et c’était une grande personne qui me regardait… Moi. Et je me retrouve avec une brute qui profite, qui prend son plaisir et qui ne pense pas à moi. C’était un pédophile.
Quelques jours plus tard, je suis retourné chez lui. Quelqu’un vient ouvrir la porte. C’était un petit jeune qui avait comme moi 14-15 ans. Il me dit : « Il n’est pas là ». Ce n’était pas vrai car j’avais entendu des bruits. Ç’a été dramatique, j’ai ressenti comme une épée en moi quand je me suis aperçu que je n’étais pas le premier ni le dernier. Finalement il consommait des petits jeunes comme on boit des cocas…
Je suis retourné chez ma grand-mère. C’était une femme très pauvre, elle faisait des ménages pour vivre. Elle lisait France Dimanche et il y avait un article qui mettait en garde les parents de tout ce qui pouvait arriver à leurs enfants à Saint-Germain-des-Prés. Ça m’a donné l’envie d’aller voir, pas que je me sente homosexuel mais par curiosité, ou peut-être – je ne sais pas – par inclination… Là-bas, je marche dans la rue et je vois le manège des vieux avec leurs belles voitures. Ils font le tour du drugstore, il y a des jeunes de 15-16 ans qui tapinent déjà. Un vieux s’arrête et m’invite à monter dans sa voiture. J’ai eu une réaction très répulsive. Je ne me sentais pas du tout homosexuel à cet âge-là et je lui dis : « Casse-toi vieux pédé ! »
Pourtant, j’y suis retourné. Un monsieur de 45-50 ans m’a invité à boire un café. Il s’appelait A. J’étais subjugué par lui, je me sentais écrasé par sa forte personnalité. Je me suis retrouvé dans son lit. Je ne suis pas rentré chez ma grand-mère, je ne suis pas allé à mon travail, je me sentais bien avec lui. J’ai perdu mon travail, je traînais toute la journée. Le soir, je rentrais chez ma grand-mère en lui faisant croire que je travaillais. Avec A. on s’entendait bien. Le seul problème c’est qu’il ne pouvait pas me donner tellement d’argent. Un jour, il m’emmène à Pigalle dans un café. Et je m’aperçois qu’il y avait pas mal de jeunes et des vieux qui défilaient…. Il me dit : « Pourquoi tu ne ferais pas comme les jeunes qui vont avec des petits vieux. Ils te donneraient de l’argent. » Ce fut un coup d’épée, c’était horrible. Je croyais qu’il était un peu attaché à moi. Me proposer de me prostituer, c’était quelque chose d’horrible.
La fin du mois est arrivée, j’étais sensé donner ma paie à ma grand-mère… Alors je me suis mis à voler. Mais comme ça ne rapportait pas assez, les vieux que je rencontrais je les ramenais chez ma grand-mère pendant qu’elle faisait des ménages. Un voisin a été raconter ça à ma grand-mère. Elle a deviné tout de suite, il n’y a pas eu à lui expliquer… Elle m’a foutu dehors et je me suis retrouvé à la rue. J’avais 15 ans. Je suis allé voir A. mais il ne tenait pas tellement à s’occuper de moi. Alors je suis allé à droite à gauche… Je crois que mon homosexualité s’est confirmée à ce moment là. Je ne pouvais pas reprendre le travail, j’étais complètement déphasé par le fait d’avoir été jeté à la rue, je vivais d’expédients, je fréquentais Saint-Germain-des-Prés… J’y ai vu des choses horribles, comme ce jeune dans la rue, qui devait avoir 15 ans. Il s’était sauvé de chez lui parce que ses parents lui tapaient dessus. Il avait du mal à marcher. Il dormait sur les quais de la Seine sous les bâches des bateaux, quand il pouvait chez quelqu’un. Des gens avaient profité de lui et le môme, il s’était retrouvé avec des problèmes graves… Je me disais : « Il faut faire quelque chose pour ce jeune, il est complètement abîmé. » Je vais voir un banquier très riche qui m’invitait à manger de temps en temps. Je lui explique l’histoire. Il me répond : « J’ai des impôts à payer et puis ce n’est pas mon problème… ». Ce môme, ce que lui avait apporté le milieu pédophile, c’était ni plus ni moins que de le blesser, et en réponse, de le laisser seul en face de ce problème.
Tout ça pour dire que souvent les prostitués sont déjà des gens fragilisés. Ils sont comme des proies fragilisées par le milieu familial. Des fois le manque de père, des fois les bastonnades reçues en famille ou les humiliations. Je me suis aperçu après qu’il y a toute une faune de gens de 40, 50, 60, 70 ans qui profitent de cette situation. Parfois ils la rétribuent mais des fois non. Des fois ils n’interviennent même pas eux-mêmes, ils ont des rabatteurs spécialisés pour ça. Pour attirer les jeunes, j’en ai même vu fréquenter la famille du jeune. Les pédophiles, ils savent où taper… Ils savent qu’en allant chez les gens fragilisés, ils ne risquent rien, ils obtiennent même le consentement de la famille, voire sa reconnaissance. Ils savent très bien que les gens pauvres peuvent craquer pour de l’argent. C’est tout un système…
Les pédophiles sont des gens dangereux, je dis bien dangereux. A la suite de ça, je n‘ai plus jamais pu travailler, je me suis retrouvé en hôpital psychiatrique. Ça m’a coûté ma vie, mon enfance, je n’ai pas eu d’adolescence. Quand je suis arrivé dans le milieu, je cherchais juste l’amour, je cherchais un père, un modèle.