Si cette animation ne s’affiche pas : télécharger flash


Accueil > Comprendre l’exclusion > Portraits de la rue > Adieu et merci Robert

Portraits de la rue

Adieu et merci Robert


Robert est mort à 56 ans, sur la terrasse du forum des Halles (Paris 1er), où il vivait depuis de longues années. Ce texte a été lu à la cérémonie de ses obsèques.

"Nous sommes vendredi 12 janvier 2007 dans l’église saint-Leu saint-Gilles (Paris 1er). Il est quatorze heures. L’église est presque pleine. Il y a des officiels, le maire de l’arrondissement, des conseillers de la mairie de Paris, un capitaine de police, des commerçants, des représentants d’associations, des habitants du quartier, des médecins, des gens ordinaires…. Mais pourquoi sont-ils rassemblés aujourd’hui ?

La fracture de trop

Ce jour là, on célèbre les obsèques de Robert, un gaillard de deux mètres, un colosse de cent soixante kilos, mort au cœur de Paris, sur la terrasse des Halles, dans l’après-midi du 23 décembre. Robert est une personne de la rue et il est mort plus tôt que les autres, victimes de cette rue où il vivait depuis une vingtaine d’années. Il n’avait plus de famille, mais il avait plein d’amis. Il n’est pas parti tout seul, tous ceux qui l’ont côtoyé de près sont venus lui témoigner leur attachement, lui dire un dernier au revoir.

L’exclusion, Robert l’avait déclinée sous bien des formes et conjuguée à tous les temps depuis l’enfance. Né de père inconnu ou qui ne l’a pas reconnu, il l’avait rencontré déjà dans les cours de récréation. Puis à l’indépendance du Maroc, où il avait dû fuir sa terre natale pour rejoindre la France. En travailleur, il l’a connue avec les fins de contrats, mais courageux, il courait toujours là où il y avait de l’emploi. Son intelligence vive, son goût pour la connaissance l’avait conduit à devenir un technicien hautement qualifié dans les plus grandes firmes de l’automobile et en dernier lieu celles de l’aérospatial. Et brutalement, il y a eu la fracture de trop, quand la dernière grosse entreprise s’est séparée de lui en renvoyant ses sous-traitants.

Au chômage pendant plusieurs mois, pour la première fois, Robert n’a pas retrouvé une situation à son niveau. Et là, il n’a plus rien compris de ce monde. Perdant et quittant tout, il s’est créé une place, à l’abri sous un immense parapluie d’acier et de verre, au milieu des structures modernes des Halles. Là, comme un paria, il s’est mis à vivre des surplus, des gaspillages de ce monde qui ne l’acceptait plus. Il amoncelait tous ces gâchis en tas énormes comme pour lui dire justement à ce monde : « Regardez ce que vous faites, ce que vous avez fait de l’homme ».

L’aventure de la rencontre

Condamné à un présent perpétuel, Robert n’attirait pas que des regards de mépris ou d’indifférence. Toutes ces personnes qui sont dans l’église ce vendredi l’ont connu et ont toujours pris de leur temps pour le rencontrer, partager quelques moments avec lui. On lui rendait visite. Et combien il aimait, Robert, qu’on le reconnaisse comme Robert ! Combien il aimait sentir se poser sur lui ce regard qui l’aidait à panser les blessures du jour, et qui l’apaisait. Aller à sa rencontre c’était se trouver en présence de quelqu’un et entrer en contact avec quelque chose de plus grand que soi. Un membre de l’association disait : « Si je peux dire : je ne me connais vraiment que grâce à ma relation aux autres, alors je remercie Robert de m’avoir révélé une part du mystère de la relation à l’Autre à travers l’autre. »

Tous ceux qui l’ont rencontré, par son intermédiaire, se sont rencontrés et se retrouvent tous ensemble, ici dans cette église autour de lui. Il les rassemble encore, une dernière fois, comme pour nous dire « A vous de faire quelque chose de ce lien qui s’est tissé entre nous ». Tous ceux qui allaient à sa rencontre en sont repartis plus riches, car on s’enrichit toujours de ce que nous sommes à hauteur de notre ouverture à l’autre.

Chemins d’éternité

L’Evangile nous apprend à privilégier les petits, chemins par lesquels nous rejoignons le Tout Autre, le Dieu vivant. Le Christ s’identifie d’ailleurs à l’un de ces plus petits, au marginal, au prisonnier, à l’affamé, au malade, enfin à celui dont ne parle pas l’histoire des hommes, mais sans lequel on ne peut entrer dans l’histoire de Dieu. « Tout ce que vous aurez fait au plus petit d’entre eux, c’est à moi que vous l’aurez fait. »

Robert n’est pas parti sans nous rappeler que la mort n’est qu’un passage, et au moment de ses obsèques, il est là devant nous en géant allongé, un géant endormi qui va se réveiller dans ses rêves, mais pour les vivre vraiment parce qu’ils sont tous faits uniquement d’amour."

Charles Lavaud, responsable de l’antenne de Paris Centre de Aux Captifs la libération.