Si cette animation ne s’affiche pas : télécharger flash


Accueil > Comprendre l’exclusion > Vivre la mort dans la rue > Accompagner au-delà de la mort

Vivre la mort dans la rue

Accompagner au-delà de la mort

Par Laétitia B. et Marianne L., permanentes



Depuis 4 ans, Roger faisait partie des fidèles : il était de toutes les activités. Passionné d’échecs, il lui fallait un partenaire sinon il râlait ! D’ailleurs râler, il savait : un peu vif quand il était contrarié, perdait aux échecs ou que le dîner n’était pas à son goût. On le raisonnait, parfois cela l’aidait à se calmer, d’autres fois rien à faire, il partait furieux…Et puis quelques jours, quelques semaines passaient et il revenait avec une blague, c’était sa manière à lui de dire « Vous ne m’en voulez pas trop ? ».


Il a fallu trois ans de rencontre fidèle en tournée pour qu’un jour enfin il passe la porte de la permanence. Il avait ses habitudes : la nuit à l’Opéra sous le porche, la journée à Nation devant le printemps où il faisait la manche, avait ses amis et nourrissait les pigeons. Il faisait partie du quartier. Nous l’avons tous beaucoup accompagné. Très pudique, il nous partageait par ci par là des bribes de son histoire. Il était très lucide sur lui, sur ses limites et sur ses forces. Avec beaucoup d’humilité il reconnaissait ses sautes d’humeur.

Sa peur, c’était de mourir à la rue, « comme un chien ». Il y a quelques mois, il m’a dit tout bas « Tu sais, j’ai mal, très mal aux côtes ». Il avait du mal à respirer. Il ne demandait jamais rien hormis de l’aide sur le plan administratif. La santé, il disait tout va bien, « on s’en fout ». Mais ce jour-là, c’était trop douloureux.

Les examens faits ensemble ont révélé des taches aux poumons. Il ne voulait pas savoir, pas être hospitalisé. Il souffrait sans se plaindre. Il maigrissait.

Lorsqu’il souffrit trop, pouvant à peine marcher, il accepta d’être hospitalisé. L’équipe s’est relayée pour l’accompagner. Rapidement il a été transféré loin de son quartier et ses pigeons. Lætitia, Michel sont allés le voir. C’était difficile de le voir s’affaiblir si vite, lui qui avait tant lutté dans la rue... On sentait bien que ses jours étaient comptés. Michel est le dernier qui l’a visité. Il était si faible qu’il l’avait aidé à se recoucher. Il ne savait pas s’il l’avait bien reconnu. Il était très ému et sentait que c’était la dernière fois qu’il le voyait. Et puis le mardi matin, il s’est éteint après sa toilette, paisiblement…

Bénévoles, salariés et amis, nous avons tous été choqués par son décès. On a accroché sa photo, où il nous saluait tous de la main, taquin. Alors Lætitia a organisé son enterrement. Après l’accompagnement social de son vivant, elle l’accompagnait dans cette entrée dans la mort.

Roger est mort le mardi 09 Juin. Nous l’avons enterré le mercredi 17 Juin au cimetière de Thiais. Nous n’avions retrouvé aucun membre de sa famille. Michel et Marianne sont allés le voir une dernière fois pour la « levée du corps ». Il était très beau, paisible, serein, endormi. Il restait toujours à la porte au fond de l’église pour les prières-rue mais nous avons prié, chanté pour lui, tous les deux. Nous étions une vingtaine au cimetière. Des anciens salariés et personnes accompagnées étaient là. Certains de ses amis avaient préparés ses adieux par un poème, une parole spontanée, lui disant combien il l’aimait et allait leur manquer. On a prié, chanté, lancé des fleurs, posé sur son cercueil la grande carte qu’on avait tous écrit. Annie a fait boire à sa santé et versé sur lui un peu de bière. Damien l’a béni. On était tous tristes mais contents d’être là avec lui.

Nous sommes ensuite repartis ensemble, serrés les uns aux autres, solidaires, vivants… Et puis on a fait un bon déjeuner tous ensemble, fraternel, convivial. On a parlé de lui, de la vie.

Roger notre ami, tu n’es pas mort « comme un chien ».